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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 19:04

Roger Wallenstein (de son véritable nom : Rupert Wagner)

Une fois n'est pas coutume, ce billet est consacré à un pipier plutôt qu'à une pipe. Roger Wallenstein, c'est bien du pipier allemand dont il s'agit, tient une place à part dans le paysage des fabricants de pipes. Il dynamite la représentation habituelle et première qu'on se fait d'une pipe : un instrument (permettant de fumer du tabac). Il explose la conception plus que centenaire d'un outil réservé prioritairement à un usage. Bref, il change de paradigme. Il assujettit totalement l'outil à sa propre force créative, à son habileté et il le réduit à un support sur lequel il projette son imagination. Ce processus aboutit forcement à une pipe qui n'est plus une pipe. Entendez par là : une pipe qui ne correspond plus à l'archétype que nous en avons.

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Pipe avec bouchon obturant un perçage vertical

Pour dompter la matière et concevoir non pas en fonction de l'objet et des ses servitudes mais en fonction de son imaginaire, il faut se donner des degrés de liberté supplémentaires. La pipe ci-contre illustre son irrévérence face aux canons habituels. On s'aperçoit qu'il n'hésite pas à procéder à un second perçage vertical, obturé par un bouchon, pour arriver à ses fins.

Nous avions relevé dés Mai 2006, alors qu'il commençait à présenter sa production, le courage de cet homme à passer outre les conventions ainsi que son aspect atypique dans le paysage de la pipe contemporaine. Il ne nous a pas déçus depuis.

En tournant notre regard sur le siècle passé, il n'y a peut être qu'un seul pipier qui ait osé emprunter un chemin similaire : Preben Holm avait, lui aussi, en son temps tenté de travailler la bruyère en s'affranchissant des formes cylindriques, en évitant rondeurs et ovalités sempiternelles, en pliant la matière à son inspiration. Mais le pipier danois en est resté là.

Exemples de pipes de Preben Holm (Danemark)

Malgré la difficulté de la comparaison, il semble que l'expression de sa liberté est bien plus forte chez Roger Wallenstein parce qu'elle est épaulée d'une curiosité et d'une recherche à la fois constante et omnidirectionnelle.

Une recherche constante

A peine a-t-il mis en scène une nouvelle idée sur une pipe qu'il gambade déjà vers de nouveaux horizons, dégagé de tout a priori. Un exemple : En 2006 on voit fleurir dans l'atelier de Walle (c'est son surnom, prononcez "valeu") des pipes avec des extensions en matière synthétique aux couleurs pétantes qui tranchent radicalement sur les camaïeux bruns de la Bruyère. Quelques mois passent et plus rien de cela. L'homme explore déjà d'autres filons. Quand on y songe, l'allonge au tuyau d'une pipe en bambou n'est pas plus innovante que cela et une pléthore de pipiers continue aujourd'hui à produire et reproduire ce type de pipes. N'allez pas croire que je veuille décrier l'usage du bambou sur les pipes : il peut être du plus bel effet. Ce que j'essaye de souligner c'est la différence entre celui qui tire inlassablement profit d'un "truc", surtout s'il l'a inventé, et celui qui invente, réalise son invention puis passe à autre chose, mu par un esprit sans cesse en mouvement. Le premier reproduit, le second construit. Le premier est un artisan, le second un artiste. Notre Roger est de la seconde catégorie.

Une recherche omnidirectionnelle

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Pipe à méandres

On vient de citer sa recherche de nouveaux matériaux. Par ailleurs, est-il nécessaire de souligner sa progression dans l'étude de nouvelles formes ? Les noms dont on affuble traditionnellement les silhouettes des pipes n'ont plus de sens à la vue des pipes du créateur allemand.

Si, il y a quelques années, on pouvait encore reconnaitre dans sa production des formes cavaliers, des blowfish ou de vagues bulldogs, aujourd'hui il est obligé de trouver lui même des noms pour les formes qui émergent de son imagination tant leurs rapports avec l'existant est ... inexistant. (Bucherboy, Longford, Dromoland).

Une autre direction de son travail consiste à trouver de nouvelles finitions (la manière de traiter la surface du bois). Dans ce domaine il est à l'origine d'un procédé qui n'a pas vu son pareil depuis le "Golden Contrast" de Tom Eltang. Il s'agit d'une méthode non divulguée et qui lui permet de donner à la bruyère l'aspect de "bois flotté" (Driftwood) avec des effets de surface caractéristiques des branches trouvées en bord de mer ou de rivière.

Finition bois flotté (Driftwood)

C'est alors un engrenage sans fin, car pour approcher la couleur très claire de ces bois il met au point de nouvelles teintures : des "gris de pierre" ou des "chinés de rouille".

Exemples de teintures

Ensuite il applique cette finition à d'autres essences de bois : Le citronnier ou l'olivier.


Pipe en bois d'Eucalyptus

Puis, cela lui donne l'idée d'explorer la réalisation de pipes en bois exotiques comme cette pipe en Jarrah-Wood australien ((Eucalyptus marginata).

Ce foisonnement ne se limite pas au travail du bois. Il revisite le lieu très délicat du contact entre la pipe et la bouche du fumeur : la lentille.

Trouver des pipiers qui ont leur nom attaché à une innovation ou à une spécialité me parait aisé : outre Tom Eltang et son "Golden Contrast", on peut citer Lars Ivarsson et sa forme "Blowfish", Brakner et la "Micro-rustication", Anne Julie et ses "Pipes-jambe" sans parler des superbes sablages de James Cooke. Mais essayez de dénicher un pipier dont les innovations radicales recouvrent quasiment tous les aspects de la conception d'une pipe ! Vous pouvez chercher, vous n'en trouverez qu'un.

Liberté

En tant qu'avocat, ce pipier possède des revenus réguliers qui le mettent à l'abri de toute concession par rapport au marché et aux goûts supposés des acheteurs. Il ne réalise pas des pipes qui pourraient plaire, il avance libre en ne se laissant guider que par ses propres passions.

S'il était quelque ballot qui, en lisant ces lignes et en regardant ces images, aurait eu l'initiative malheureuse de dire ou de penser "je n'aime pas", de se poser la question "combien ça coute ?", de s'interroger sur la perfection technique de ces objets, ou encore d'argumenter de son désir de fumer une pipe et non une sculpture, il m'est avis que ce garçon-là est passé à coté de l'essentiel : la démarche, rien que la démarche. Celle d'un homme qui tente de soumettre la matière aux exigences de ses idées ou de ses fantasmes, indépendamment de l'approbation ou du dénigrement d'autrui.

A ce propos on peut constater que, plus que nul autre, Roger Wallenstein est l'objet de prises de position parfois tranchées voire violentes des fumeurs de pipe ou de pairs. Cela est plutôt bon signe. Ceux qui ont pris le temps de se décentrer et de rentrer dans son univers ne sont pas foule. Parmi ces derniers, et pour ne retenir l'opinion que d'un de ses compatriotes, citons ce qu'en dit le grand Rainer Barbi en s'adressant directement à Walle.

"Deine Interpretation und Ausführung sprengt alle Gleise des bis dato existierenden Bewusstseins von traditionell befundenem Rauchgerät. Hier wird der Gebrauch ad absurdum geführt. Nur noch der Geist, die Seele, die Kraft des Machers diktiert die Bedingungen."

Traduction : "Ton interprétation et ta réalisation fait sauter tous les rails de la connaissance qu'on a actuellement des outils de fumage traditionnels. On y traite l'usage par l'absurde. Seul l'esprit, l'âme et la force du pipier dictent encore les conditions."

La série "Jolly Roger" de Wallenstein ici.

Autres pipes de Roger Wallenstein sur ce site :
Wallenstein, Bitoniot

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