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11 mars 2008 2 11 /03 /mars /2008 22:11
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Série : Les pipes de poche

Hazelbury, Le 3 septembre 1782

Mon nom est Tom Whitfield, ancien marin au service de notre roi Georges II. J'avais a peine 18 ans en 1746 quand je suis entré dans une civette de Southampton dont le vendeur me présenta une curiosité : une pipe en merisier. Je fumais comme tous mes compagnons de l'époque des longues pipes en terre qui avaient la fâcheuse habitude de se briser au moindre branle bas de combat. Séduit par le peu d'encombrement de l'objet, sa lentille en ambre, sa décoration somptueuse, la robustesse du matériau et le baratin du vendeur j'ai fini par débourser la pièce de deux guinées qu'on en réclamait. Elle se lovait parfaitement au fond de mes poches et donnait à mes flakes un goût nouveau sans compter l'admiration des autres marins pour cet objet nouveau et si pratique.

Pipe du XVIIIieme siècle en merisier incrusté d'étain

Cette merveilleuse pipe a été ma compagne à la bataille de Toulon ou je servais sur le H.M.S. Jupiter, dans les bouges de Port Mahon à Minorque et les tripots de Port Royal en Jamaïque. J'y étais tellement attaché qu'un jour de 1757 j'y fis graver mon nom et c'est la même année, lors de la mémorable expédition, qu'elle m'a été du plus grand réconfort.

J'étais alors affecté au vaisseau de premier rang, le H.M.S. Royal George, qui logeait à lui seul 100 canons.

H.M.S Royal George selon une peinture du XVIIIieme siècle

En ce mois d'Août 1757, il était à la tête d'une armada de 31 bâtiments, 11 000 hommes et 1 300 canons qui fondait sur les côtes françaises. Nous avions pris possession de l'île d'Aix, et le 28 Août nous étions en vue de notre objectif : Rochefort, l'arsenal de la flotte française, non loin de La Rochelle qu'il était prévu de prendre dans la foulée.

L'ouverture dans la tige devait être bouchée pour fumer cette pipe

Je me rappelle l'étonnement de mes camarades lorsque je l'ai sortie de ma poche alors que nous attendions déjà depuis plus de trois heures, balancés dans notre barque, les ordres pour gagner la terre et passer à l'attaque. Il était cinq heure du matin, il faisait froid et la mer était vraiment agitée. Nous attendions là, à 1 mile de la côte, alors que les esquifs étaient jetés les uns sur les autres et heurtaient les vaisseaux

Le désordre était à son comble quand je me suis permis de bourrer et d'allumer ma pipe favorite pour patienter. A peine avais-je eu le temps de tirer quelques délicieuses bouffées, que l'ordre de remonter à bord est tombé. Alors que tout le monde voulait en découdre avec le français, cette décision du commandement, incompréhensible de tous, installa la mauvaise humeur et pour tout dire, la réprobation générale. Ce matin là je du à ma pipe de garder mon calme et me préserver de la honte qui envahit l'équipage. Elle était d'un incroyable réconfort et m'a permis de surmonter la frustration qui avait envahi tout le pont.

Cette vue présente l'obturation du perçage vertical.

Au retour, l'affaire a fait grand bruit, comme vous le savez, et tout le monde a encore en tête les accusations de couardise et les attendus de la Cour Martiale qui ont frappé le Lieutenant Général Sir John Mordaunt et le Vice amiral Charles Knowles en décembre 1757. Du coté français, l'ironie l'a disputé à la moquerie

Je chante d’Albion la fameuse entreprise
Si longtemps annoncée à l’Europe surprise.
Aux projects menaçants de cette fière cour
L’un et l’autre hémisphère a tremblé tour à tour.
Les monts sont dépouillés de leurs forêts altières,
L’océan est couvert de flottes meurtrières !
Héla ! sur quel païs, tant de foudres d’airain
Vont-ils vomir la mort qu’ils portent dans leur sein ?
Muse conduis mes pas sur le vaste Neptune ;
Des tyrans de la mer, apprends moi la fortune ;
Dis-moi par quels exploits, dans quelle région,
Ils ont fait éclater la gloire de leur nom ;
Que dis-je les vois ; déjà Mordaunt et Hauke ,
Ont pris l’ile d’Aix l’importante bicoque.
Après un si beau coup, et de si grands efforts,
Glorieux, triomphants ils rentrent sur leurs bords,
Retournent à Portsmouth, annoncent leur conquête,
Tout prêt à la payer, s’il le faut, de leur tête.
De peu d’un pareil sort, Muse, rentrons aussi ;
Aix est pris, rendu ; le poème est fini.

J'ai quitté la Royal Navy après cette malheureuse aventure pour me consacrer à mon lopin de terre. La pipe est restée ma fidèle compagne et s'est avérée aussi pratique aux champs que sur les océans.

Elle a survécut au H.M.S. Royal George qui vient de sombrer la semaine dernière à un miles au large de Portsmouth. Le fier navire était à l'ancre dans la rade de Spithead pour un chargement de rhum qui fut malencontreusement disposé entièrement à tribord. Le batiment a pris de la gîte et a embarqué de l'eau par les écoutilles de canon, sans doute mal fermées, si bien que ce fleuron de la flotte royale a sombré en un clin d'oeil. La chose serait hilarante si le naufrage n'avait provoqué la perte de 900 malheureux dont 300 femmes et 60 enfants venus visiter le bâtiment.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Tom Whitfield   Long : 10,1 cm  
1,135 US$
740,20 €
(Estate)

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Tous les faits, leur date et leurs protagonistes sont authentiques.... y compris le nom du marin lui même.

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commentaires

J
Il me semble voir une équerre et un rapporteur dans cette pipe .<br /> Ce n'est sans doute pas un instrument technique en soit , mais elle peut en évoquer , comme certaines pipes de compagnon .<br /> <br /> Amitiés<br /> Jip
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P
C'est effectivement une piste intéressante en tant qu'allusion. Mais l'usage réel de ce rapporteur me semble difficile à envisager.

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